1517-2017 : sur une célébration à venir

by Nicolas Robert

1. En 2017, sera célébré, d’une manière ou d’une autre, le cinquième centenaire de la naissance de la Réformation.

Plus précisément, on fête le placard par Luther de ses “95 thèses” condamnant la vente des indulgences dans l’Allemagne du début du XVIe siècle.

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Dans le contexte de la nouvelle Eglise protestante unie de France, qui unie les réformés (calvinistes) et luthériens, ce sera l’occasion de réfléchir à l’identité protestante (je dirais “classique”, ou “mainstream”, au regard du réveil évangélique), et, pourquoi pas, d’adopter une confession de foi.

2013-2017, donc : c’est un court laps de temps pour penser cette identité mais pas seulement.

2. En effet, le protestantisme français s’interroge souvent sur son identité. C’est aussi sa marque de fabrique. En effet, qu’y suis-je, si je ne suis pas catholique romain ? Qui suis-je, si la liberté chrétienne qui découlerait de la foi nouvelle incite à la multiplication des opinions et à la volatilité des consciences ?

Longtemps, le protestantisme français a vécu sur un statu quo : c’est la ruse de l’histoire, parce que ce statu quo a été posé et imposé non pas par les docteurs de la foi, mais par la loi républicaine. En effet, la proximité doctrinale, voire la collusion idéologique entre les élites républicaines et les élites protestantes ont accordé au protestantisme français une place confortable : celle qui permettait aux protestants de se sentir libre dans la République tout en sachant qu’ils en étaient, de près ou de loin, des inspirateurs.

Les temps ont changé : du point de vue de la laïcité, puisque désormais plusieurs conceptions s’opposent, et celle que portent la loi de 1905 (“laïcité mi-ouverte, mi-fermée” : interdiction du financement des cultes, mais reconnaissance implicite de la prédominance chrétienne dans la société française) perd de son influence, en faveur d’une conception moins centrée sur les principes de la loi de 1905 que sur le principe constitutionnel de laïcité qui implique une égalité nouvelle (sans parler des incidences relatives à l’application de la Convention européenne des droits de l’homme). Alors que la loi supposait cette égalité remplie, par principe, du fait même de cette séparation.

Mais aussi du point de vue du protestantisme lui-même, de ses communautés et de ses croyances : le réveil évangélique, si important depuis 30 ans, la multiplication des communautés issues de l’immigration, fait du protestantisme mainstream (notamment tel qu’il est incarné par l’Eglise unie) une minorité dans la minorité. On peut aussi parler des libéraux dont certains semblent être désormais très très loin de Luther.

3. Mais si ces questions se posent, elles ne doivent pas masquer ce que je crois être aussi essentiel dans ce texte des “95 thèses”, et dans cet acte de les afficher, publiquement, aux yeux de tous, à Wittenberg.

Ces “95 thèses”, il est vrai que c’est, pour les “réformés” (calvinistes), un retour à Luther.

Mais ces “95 thèses”, ce n’est pas seulement une source doctrinale, intellectuelle, théologique de la foi d’aujourd’hui.

Ces “95 thèses”, c’est en les contextualisant historiquement qu’elle retrouvent leur sens pour le monde d’aujourd’hui.

Ces “95 thèses”, c’est un acte de révolte, par un homme, écorché vif et saisi par la grâce, qui voit quelque chose dans son temps et dans l’espace dans lesquels il vit. Il voit quelque chose, et, ici et ailleurs (je pense à la lettre à la noblesse allemande, un texte de 1520, si importante), il est capable de le formuler.

Les 95 thèses ne sont pas seulement “théologiques”, elles sont politiques : elles contestent la manipulation des masses, le pillage organisé par la toute-puissante multinationale de l’époque (l’Eglise catholique romaine), la fuite des capitaux, des oeuvres d’art, des récoltes hors des Etats allemands, l’appauvrissement systématisé, orchestré sciemment par la curie romaine, aidée en cela par une chaîne de collaborateurs.

Ces “95 thèses”, ne sont pas simplement “spirituelles”, elles sont juridiques, ou plutôt anti-juridiques : Luther invalide carrément le droit canonique (dont il était inévitablement pétri), cette loi transnationale, humain, trop humaine, de domination et de soumission.

Et la “théologie”, la “spiritualité”, elles viennent de cet acte, de ces mots, de ces idées. Après coup. Oui, ce coup, c’est la thèse “médiologique” de Luther à Wittenberg.

4. Quoi ?! 1517 ne nous parle toujours pas ? Qui a dit que cela devait rester dans les livres d’histoire ? La force de cet acte ne résonne-t-elle pas encore aujourd’hui ? Ne résonnera-t-elle pas encore en 2017 ?

Car la réflexion sur l’identité protestante, parce qu’elle vire au narcissisme (une étude sociologique tous les deux ans au moins), doit surtout repenser son rapport au monde, sa présence au monde, qui ne se mesure pas seulement à son entregent politico-administratif, à son carnet d’adresse, ses hauts faits historiques et ses grands noms de famille.

Parce qu’elle n’est pas seulement encore plus minoritaire, mais parce que le monde a changé et que le pillage, la corruption et la destruction se démultiplient.

Parce que l’égalitarisme républicain, couplé à l’égalité des Etats-nations entre eux (cf. la Charte des Nations-Unies, bafouée encore et toujours), cèdent. Le voile de la politique se déchire, révélant le glauque, le scandale, voire le monstrueux. On sait tout, ou presque, aujourd’hui : comme en 1517, le népotisme florissant comme bien d’autres choses, le système a désormais (ré)institué la vénalité des charges et l’hérédité des offices.

Les Réformés ne peuvent pas se taire ! Sinon, il n’y a plus de “réforme”. Sinon, comment se contempler dans le miroir des Ecritures, et dans le visage imaginaire du Christ ? Ils ne peuvent pas se taire devant le scandale. Ils ne peuvent pas ne pas être transformés par le scandale. “Révoltez-vous”, c’est aussi le message de Luther, et celui-là est évangélique : la révolte, c’est la révolution sur soi-même, révolution de soi-même. C’est le tourbillon de l’existence qui transforme, prophétiquement, l’histoire.

5. La modernité, cela a été une certaine idée de la neutralité. Neutralité bienveillante de l’Etat (l’expression vient du droit américain), mais surtout neutralité bienfaisante des uns envers les autres, en mettant fin aux destructions et crimes des guerres de religion, et au viol des consciences.

Cette modernité, elle aussi, a cédé. La neutralité se transforme : elle n’est pas cantonnement dans sa paroisse respective. Elle est alliance. La neutralité religieuse, elle persiste dans une alliance nouvelle entre hommes et femmes de coeur, de foi, de convictions, par-delà les dénominations, mais unis devant le scandale. Le scandale, c’est toujours le même : la soif de pouvoir, la domination, la course aux richesses, qu’on observe aujourd’hui – grâce aux nouveaux médias – dans toutes les Wittenberg du monde, à l’est, à l’ouest, au sud, au nord.

En effet, cette neutralité séculaire ne doit pas encourager le mutisme (mais les protestants sont traditionnellement engagés dans la cité). Mais elle ne saurait légitimer, même grâce à l’intellect le plus brillant, la neutralisation de la portée de l’acte, à la fois coup et écrit, de Luther.

Neutralisation par un certain irénisme pastoral ; par une certaine prudence académique ; par ce respect populaire accordé aux “élites” (qui sont issus, le plus souvent, des “grandes familles”) ; par une certaine corruption intellectuelle qui – dépendante de la peur, de la lâcheté ou de la paresse – est, en somme, le terreau de tout le reste.

Voilà le programme 2013-2017 ! Il faut poser les questions, juger les faits et réfléchir aux solutions. Il ne faut surtout pas sombrer dans la discussion stérile d’un rapprochement autour de quelque chose qui ne pourrait pas, aujourd’hui, nous rassembler. Ce qui peut nous rassembler, c’est le monde dans lequel nous vivons, et qui est appelé, par la grâce de Jésus-Christ, à être transformé. C’est aussi notre être à la fois individuel et commun, ce corps mystique, appelé lui aussi – encore et toujours – à la Réformation.

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Edition récente (2004) des “95 thèses” (introduction, nouvelle traduction) par Matthieu Arnold, professeur à Strasbourg, grand spécialiste de Luther :

http://www.oberlin.fr/martin-luther/3205-martin-luther-les-quatre-vingt-quinze-theses.html

martin-luther-les-quatre-vingt-quinze-theses
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